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Pièce Numéro 9
Pauline Bonnet

Ensemble de céramiques sculpturales «toxiques»
Pièce unique, 2021
Grès et émail plombifère incuit
23 x 17 x 32 cm

PRENDS BIEN SOIN DU POT
J’ai bien conscience qu’une fois exposées, mes pièces ne m’appartiennent plus tout à fait; elles sont offertes au regardeur, mises à sa disposition au sein d’un espace public, et dès lors elles deviennent libres d’interprétation et d’appropriation mentale, pour qui veut bien s’y intéresser. Pourtant, il me paraît important de préciser qu’en amont de cet acte de monstration, mes pièces ont un tout autre type d’existence, un temps durant lequel elles sont absolument miennes.
Je parle souvent pour plaisanter de “mes objets comme des bébés”, et ce n’est pas par hasard que j’emploie cette expression ; en effet, même si ce n’est pas forcément lisible à postériori pour le regardeur, il existe une filiation, un lien affectif fort entre moi et les choses que je crée. Elles sont une forme de catharsis, elles naissent fréquemment à la suite d’expériences traumatiques, et sont assurément empreintes de quelque chose que je veux mettre en dehors de moi. En d’autres termes, elles existent comme des supports thérapeutiques, des réceptacles au creux desquels je dépose tout ce que je peux avoir besoin d’excréter.

Ces réceptacles que je me fabrique et auxquels je confie les choses que je ne saurais dire, sont alors une expression et une mise en forme de mon intériorité, faits par et pour moi en premier lieu. Ils abritent mon intimité et sont une manière de soigner mon intérieur, chez moi et en moi. Aussi, bien que le critère de beauté soit subjectif et discutable, la recherche esthétique tient une grande place au sein de ma pratique, d’une part parce qu’elle traite la question du décoratif, mais aussi parce que c’est une manière de prendre soin de ma peine. Plutôt que de fabriquer des objets hideux, expressifs et manifestes des horreurs qu’ils contiennent, je mets tout en oeuvre pour les rendre désirables et séduisants. Donner de l’éclat à la douleur, transfigurer le trauma, s’avère beaucoup plus thérapeutique pour moi que de l’exposer tel quel ; faire attention à ma peine, la prendre littéralement en main, c’est un moyen de la contrôler pour mieux m’en libérer.

Jeune céramiste-plasticienne, designer textile de formation, Pauline Bonnet articule sa pratique autour des questions de la couleur, du motif et de la matière, et imagine ainsi des ensembles d’objets sophistiqués qui interrogent le statut de l’art décoratif. Elle s’emploie à explorer la relation corrélative qui existe entre intérieur et intériorité, et imagine un dialogue en miroir entre le chez soi et le en soi. S’attachant à renouveler les formes et les savoir-faire propres aux arts du feu, elle fabrique des pièces évocatrices, à la fois objets et sujets, qui habitent autant qu’elles abritent ; ses objets domestiques figurent un ailleurs, performent un intérieur fictif, dont le regardeur est invité à s’emparer en y projetant ses propres phantasmes.

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